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“Un baiser de notre mère et on dort puis on devient l’auteur d’épopées sans limites, bien avant qu’elles ne s’enlaidissent. Joyeux et tristes, mes souvenirs sont métisses et leurs cendres sont mes disques.“
Piloophaz – Au pays des rêves bleus (inédit)
“Tout d’abord, une première mise au point“, aurait dit Kool Shen.
Juste quelques lignes, en fait, pour rappeler que cette rubrique n’est pas un débarras. Les albums dont il est question ici ne sont pas, par principe, moins bons que ceux critiqués dans la section “chroniques” du site. Ils ne mériteraient pas moins de faire l’objet de papiers plus longs et développés. Seulement le temps fuit : nous ne pouvons pas parler de tout ce que nous voulons, et nous n’avons pas non plus forcément des millions de choses à raconter sur tous les albums, aussi bons soient-ils. Alors plutôt que de passer certaines sorties sous silence, mieux vaut en parler sous un format plus synthétique et “ramassé”.
Al’Tarba – “Blood Out Connections” (2009)
Là, comme ça, même en étant loin d’avoir écouté tout ce qui se fait en production made in France, j’ai envie de décréter qu’Al’Tarba est le meilleur beatmaker français. Son deuxième album est typiquement le genre de disques dont j’aurais voulu faire une grosse chronique, et la voir des semaines de suite en haut de la page d’accueil de l’Abcdr. Seulement je n’ai pas des kilos de choses à rajouter à ce qui a déjà été expliqué dans l’interview que le producteur toulousain nous avait accordé peu de temps après la sortie de “Rap, ultraviolins & beatmaking” fin 2007. “Blood Out Connections” offre encore un beau panel de ses prods sombres et de ses atmosphères poisseuses, mêlant, entre sampling et composition, de multiples influences et éléments savamment sélectionnés, disséqués, assemblés et compactés. Les titres, inédits ou déjà entendus ici et là (myspaces, projets divers…) voient se succéder des MC’s français (son groupe, la Droogz Brigade, mais aussi Seth Gueko, Al K-Pote, Aketo, Swift Guad, Mysa) et américains, souvent du gouffre. Bonne nouvelle : Al’Tarba lâche plus de morceaux purement instrumentaux que sur son disque précédent, dont un ‘Dead end’ beau comme une prod de Mr Teddybear – époque “Des lumières sous la pluie”. Ceux qui ont vu le jour se lever après une nuit blanche apprécieront.
Piloophaz – “Moissons tardives” (2008)
A moissons tardives, chronique tardive, ça roule, pas de problème, on est raccord. “Moissons tardives”, donc, est une compilation sortie par le MC et producteur stéphanois Piloophaz (ex-Cinquième Kolonne) il y a un peu plus d’un an. On y retrouve des morceaux inédits ou rares conçus entre 2002 et 2008. Aucun featuring au micro, mais quelques-uns à la prod : Trauma, Shenone et Antes. Comme souvent avec Piloophaz, le projet est bon et vaut le détour, que ce soit d’un point de vue musical (bonnes boucles, beats secs, scratches, quelques dialogues de films) ou lyrical : “Moissons tardives” est un condensé efficace de boom-bap tantôt offensif, tantôt plus introspectif, toujours intelligent, bien écrit et bien rappé. A noter, une fois de plus, la fracassante introduction scratchée de DJ O’Legg et de bons skits instrumentaux. En attendant un nouveau “vrai” album – annoncé – et pour rester un peu plus dans l’actu, ceux qui iront faire un tour sur le Myspace de Piloophaz pourront écouter quelques titres plus récents, télécharger pas mal de morceaux et voir la video d”Esprit Hurleur’ qui est, je crois bien, son premier clip. A voir aussi : le blog de Skyzominus, son label et crew.
[Billet publié sur le site Abcdrduson en mai 2009]
Seth Gueko – La Chevalière (2009)
Impressions après six ou sept écoutes. Après les projets hybrides “Barillet plein”, “Patate de forain” et “Drive-by en caravane”, le premier “vrai” album de Seth Gueko est sorti aujourd’hui dans les bacs, et hier chez les Russes. “La Chevalière” compte quinze titres, pas mal de raisons de se réjouir et d’autres d’être un peu déçu. Comme il l”annonçait en interview, Gueko se livre un peu plus que sur ses street-cd’s, avec des textes autobiographiques et personnels (‘Barre de fer’, ‘Couple Impair’, ‘J’oublierai pas’). Avantage : le rappeur de Saint-Ouen-l’Aumône prouve qu’au-delà de la gouaille et des punchlines fracassantes, il est l’une des plumes les plus efficaces du rap français actuel dans différents styles, confirmant ce que laissaient présager des titres comme ‘Marche funèbre’ ou ‘Destins croisés’. Avec en plus cette espèce de charisme qui irradie ses morceaux. Revers de la médaille : même si on se marre encore pas mal, avec des concepts rentre-dedans et des phrases super efficaces (‘Bistouflex’, ‘Ca défouraille’ et ‘Aka’ en première ligne), quelques titres un peu plus faibles, à la première écoute, cassent le rythme sur la fin de l’album. Reste à savoir quelle sera la durée de vie de cet album, et si les morceaux personnels ne finiront pas par lasser plus vite que les délires bourrins.
AP – Discret (2009)
Premier album pour AP du 113, dernier du collectif de Camille Groult à se lancer dans l’aventure solo après les sorties de Rim-K (“L’enfant du pays”, “Famille nombreuse”) et Mokobé (“Mon Afrique”). Pas de grande surprise ni de grosse déception : ni spécialement bon, ni mauvais, “Discret” est globalement moyen. AP compense par un sens de la formule intermittent ses faiblesses d’écriture et son flow un peu trop rigide. Signe d’un manque d’inspiration ou running clin d’oeil, sa tendance à reprendre dans ses lyrics des phases de son groupe et, plus largement, de la Mafia K’1 Fry, fait plutôt plaisir. Les instrus sont en dents de scie, parfois très efficaces dans le registre symphonie nocturne électrique (cherche vraiment pas à comprendre), parfois trop fête foraine. A noter un excellent morceau reggaeisant – façon ‘Militant’ du 113 – avec Sizzla, un Dry toujours au taquet sur ‘Tempéraments’ et un bon ‘Dernier souffle’ plus personnel.
[Billet publié sur le blog Theater of the Mind en mai 2009]
De John Carpenter, quoi, mais ça fait vachement plus hype de l’appeler comme ça. Bizarrement, il y a assez peu de films de lui que je qualifierais de chefs-d’oeuvre, même si je reconnais clairement son statut d’auteur et de réalisateur “à part”. Carpenter reste à mes yeux un gars qui aura fait de bons, voire très bons, films, mais dont certains ont plutôt mal vieilli (“Le village des damnés”, “Christine”, “L’antre de la folie”, “Assault on Precinct 13″ – blasphème !) tandis que d’autres gagnent en force avec le temps. Mais il fait partie de ces quelques réalisateurs dont les meilleurs films me poursuivent, au point que j’ai parfois des envies compulsives de les revoir. Sinon, ça va. Bon, bien sûr, la liste qui suit est purement subjective et ne se veut en aucun cas définitive. C’est juste les cinq films de Carpenter que je préfère revoir, au fond.
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Après quelques news, une interview et un billet blog, ce n’est plus un secret pour personne : le comité “Bière & rap sale” de l’Abcdr (officieusement en beef avec le lobby “808’s & Heartbreak”) kiffe les beats crados d’Al’Tarba. 2009 est pour ces quelques loqueteux mal rasés une nouvelle occasion de se réjouir puisque le producteur toulousain vient de remonter de sa crypte avec dans les mains une nouvelle galette sanglante, “Blood Out Connections”, digne successeur de l’excellent “Rap, ultraviolins & beatmaking”. Au menu, quelques morceaux déjà connus avec Planet Asia, Swift Guad, Seth Gueko ou Psych Ward et une fournée d’inédits, saupoudrés de Droogz Brigade, de Mysa et de morceaux qui devraient se retrouver sur le projet Planet X, réunissant Al’Tarba et les MC’s américains Eternel et Apacalypze. Du bon son d’outre-tombe, qu’on vous dit. Buvez !
Plus d’infos sur sa page Myspace.
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[Brève publiée sur l'Abcdrduson en avril 2009]
Si notre incomparable sens éthique ne nous a pas asphyxiés comme un vieux pot d’échappement bouché d’ici là, vous devriez lire ici, dans les semaines qui viennent, une chronique du dernier disque du rappeur Dreyf. Rappelons pour les plus distraits que l’un de ses producteurs n’est autre que Jean-Baptiste de la Catharsis – plus connu des lecteurs comme JB de l’Abcdrduson, oui, le mec fan de Pen & Pixel, de Kanye West et de Jay-Z. Bref, tout ça pour dire que LZO Records vient de clipper le premier extrait de “Same Player Shoot Again”, ‘Le blues de Neverland’, et que la vidéo est en ligne ici. Plutôt déstabilisant au début – j’avoue avoir pensé à ces faux clips pullulant sur Youtube, où des fans essaient tant bien que mal de coller des scènes-de-leurs-films-préférés avec leurs-morceaux-préférés -, le clip recèle en fait pas mal de subtilités et un travail de recherche et de montage visiblement assez titanesque tant les images collent au texte.
Et puisqu’on y est, n’hésitez pas à aller lire ce billet du camarade Aircoba, plus ou moins inspiré par le morceau.
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[Brève publiée sur l'Abcdrduson en avril 2009]
Ne vous fiez pas au plutôt décevant ‘Sec ma gueule’, leur single récemment clippé. Le premier EP du groupe montpelliérain Bunk & Faktiss, “Comme chez oit !!!”, sorti en ce début d’année sur le label de Grems, Deephop Panel, est d’un très bon niveau. Les deux rappeurs tâtent, en huit titres, différents types de rap et de sons, passant avec une facilité impressionnante de l’électro épileptique aux influences jazzy, du boom-bap sombre d’Al’ Tarba aux ambiances festives et aux beats à base de samples de vieilles consoles, avec des flows toujours variables et fluides. Une versatilité appréciable, pour un EP frais et bien sympathique, en écoute ici.
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[Article publié dans le quotidien La Croix en avril 2009]
« C’était l’horreur, l’horreur absolue. On a du mal à croire que ça a existé. Si je ne l’avais pas vu de mes propres yeux, je n’y croirais pas », raconte un témoin. En août 1941, les Einsatzgruppen, les commandos de la mort jusque-là chargés de traquer et d’éliminer les juifs et les communistes en Europe de l’Est, reçoivent de Himmler la consigne de tuer également leurs femmes et leurs enfants. L’extermination prend le pas sur la « prévention » : en quelques années, les groupes d’intervention de l’armée allemande assassineront plus de 1,4 million de juifs.
« Einsatzgruppen, les commandos de la mort », le documentaire consacré par Michaël Prazan à ces quatre sections de 3000 hommes qui ratissèrent l’Europe de l’Est de 1941 à 1945, est un film historique à la fois captivant et éprouvant. Captivant parce que ce volet de la Solution finale reste assez peu connu ; Michaël Prazan, qui a effectué une longue et minutieuse enquête sur le sujet, l’explique avec pédagogie et simplicité, laissant quand il le faut la parole aux historiens et aux témoins. C’est au niveau de ces témoignages que son travail est particulièrement remarquable : outre des survivants, le réalisateur est parvenu à interviewer d’anciens membres des Einsatzgruppen, en caméra cachée.
Il vaut toutefois mieux déconseiller ce documentaire aux plus sensibles. Car « Einsatzgruppen » montre les côtés les plus sombres de la nature humaine : les foules se livrant aux pogroms et les bourreaux s’amusant des souffrances infligées aux victimes – parfois photographiées et filmées – lorsqu’elles se rendent sur les lieux de leur exécution.
Documentaire diffusé le 16 avril sur France 2.

[Portrait publié sur le site The French Touch en avril 2009]
A 26 ans, le caennais Orelsan, qui vient de sortir son premier album, est la révélation hip-hop de ce début d’année 2009. D’abord coqueluche des médias avant d’être sacrifié sur l’autel du féminisme plus que de la femme, portrait d’un rappeur qui a refusé de grandir, à l’inverse de sa bulle médiatique. La grenouille et le boeuf.
“J’ai grandi avec Van Damme, les jouets Bandaï, Slash et Ken ; comment voulais-tu que je devienne fréquentable ?” (‘Ramen’, 2008)
Un baggy noir tombant sur une paire de Nike Air, un sweat à capuche multicolore, une casquette masquant à peine un visage renfrogné et poupin malgré une barbe de deux jours… A 26 ans, Orelsan en paraît facilement dix de moins. Le jeune homme est comme le laissent deviner ses textes : éternel adolescent insouciant et un brin timide, à la voix traînante dont les intonations rappellent par moments celle de Doc Gyneco. A le voir ainsi, à la fois tranquille et sur la réserve, il est difficile de croire que l’on se trouve en face du buzz rap français du moment, de la nouvelle coqueluche des médias. Et pourtant…
Pourtant, depuis la sortie en février de son premier album, “Perdu d’avance”, Orelsan a bel et bien plongé la tête la première dans le grand bain médiatique, sollicité par les grands quotidiens nationaux, les journaux gratuits, les chaînes de télé et la presse spécialisée. “Il m’est arrivé d’enchaîner onze interviews dans la journée, tu te rends compte ?”, lâche-t-il les yeux écarquillés en feignant de se plaindre, comme étonné par ce début de notoriété qui semblait jusqu’ici le fuir comme la peste. “Il arrive que des inconnus croisés dans la rue viennent me parler de ma musique. Et les deux concerts qu’on a faits en Normandie étaient complets. On a même dû refuser du monde – certains attendaient devant la salle depuis 16 heures…” Une véritable révolution pour celui qui, il y a à peine un an, peinait à trouver dix personnes prêtes à jouer les figurants dans le clip bricolé à la hâte de ‘Changement’, devenu depuis un hymne de la génération Game Boy.
Alors forcément, il lui a fallu s’adapter. “C’est vrai que depuis quelques semaines, j’ai changé de rythme de vie, réappris à me lever tôt, mis le frein sur certains excès”, concède-t-il en commandant un jus de tomate, démarrage soft en prévision d’une après-midi de répétition pour “Ce soir (ou jamais !)”, l’émission de Frédéric Taddeï. Car les journées d’Aurélien Cotentin, alias Orelsan (Orel pour abréger son prénom, San pour les mangas nippons dont il est fan – le terme signifiant “Monsieur” en japonais) n’ont pas toujours commencé avant midi.
Titulaire d’un bac ES suivi de quatre années d’études dans une école de commerce/management à Caen, il a ensuite enchaîné les petits boulots pendant plusieurs années. “A la fin de mes études, j’étais complètement largué. Incapable de me “vendre” aux employeurs. Donc j’ai vite laissé tomber et pris ce que je trouvais : télémarketing, livreur, employé chez Quick, éboueur et… veilleur de nuit dans un hôtel”. C’est là, pendant ces longues nuits passées sans avoir grand-chose à faire, qu’il a écrit la majeure partie de son album – onze titres sur quatorze.
De ces expériences de la vie en décalage horaire, il a hérité une sorte d’attitude de loser né, et donné naissance à un personnage narrant sur rythmiques hip-hop ses soirées alcoolisées ratées, ses plans drague foireux, ses nuits passées devant la console ou l’ordi, ses petites déprimes… Bref, un personnage à mille lieues de la représentation classique du rappeur, vu au pire comme un monstre de charisme rugissant sa colère au micro, postillonnant son trop-plein de testostérone sur l’ensemble de la société ; au mieux comme un poète urbain alignant des mots de plus de quatre syllabes sur des musiques feutrées. Lui vient d’une autre planète.
Normand, blanc, diplômé, fils d’un directeur de collège et d’une institutrice en maternelle : a priori, rien ne destinait Aurélien Cotentin à se lancer dans le monde du rap. Nourri au hard rock des Guns & Roses et à la pop de Michael Jackson, c’est à travers sa passion pour le basket-ball qu’il a été initié au hip-hop, il y a une quinzaine d’années. “Les potes avec qui je jouais me chambraient tout le temps. Pour eux, c’était inconcevable de faire du basket sans écouter de rap, les deux allaient ensemble. Donc j’ai commencé à en écouter, sous la pression, puis je me suis pris de passion pour cette musique”. Au point de se mettre à composer des instrumentaux sur son ordinateur et à gratter ses premiers textes en solitaire, pour les rapper ensuite avec ses amis. “On m’a vite fait comprendre que j’étais meilleur rappeur que compositeur”, se rappelle-t-il en souriant. “Une manière de me dire gentiment que mes sons n’étaient vraiment pas terribles”.
“Mes idéaux ? C’est prendre ma retraite après avoir percé ; passer le restant de mes jours à mater des films de karaté.” (‘Différent’, 2009)
Depuis, l’apprenti-rappeur a fait son chemin, utilisant au mieux les possibilités offertes par Internet, jusqu’à devenir l’un des premiers représentants d’une partie de l’auditoire rap souvent oubliée : les jeunes provinciaux de classe moyenne, nés dans les années 80, ayant grandi avec une manette de console dans les mains, la musique de Dr. Dre dans les oreilles et des rêves de puissance hérités de Dragon Ball Z plein la tête. “Ce n’est pas quelque chose que j’ai recherché, je me contente de rapper ce que je suis. 95% de ce que je raconte dans “Perdu d’avance” est autobiographique”, confie-t-il modestement. Toujours est-il qu’aujourd’hui, il est difficile de lui trouver un modèle, une source d’inspiration tant son originalité est frappante. Oublions Eminem, TTC ou le Klub des Loosers, références avancées un peu trop hâtivement ; seul le lien avec Mike Skinner (The Streets), jeune Anglais racontant entre rap et spoken-word son quotidien banal de glandeur rongé par le manque de motivation, tient la route. Avec en plus, chez Orelsan, une touche d’originalité supplémentaire : celle d’avoir l’impression d’entendre, dans chacun de ses couplets bardés de références aux jeux vidéos ou aux dessins animés du Club Dorothée, une espérance secrète devenue cri de ralliement : l’âge bête ne passera pas ! Orelsan, ou l’immaturité érigée en qualité et en mot d’ordre.
Classé dans : Chronique de film

[Chronique publiée en février 2009 sur le blog Theater of the Mind]
5 janvier 2000 : «Sixième sens» sort en salles. Le film, troisième long-métrage du réalisateur et scénariste américain M. Night Shyamalan, fait l’effet d’une bombe grâce à son twist final, l’un des plus forts du cinéma avec celui d’ «Usual Suspects». Une partie de la presse crie au génie. Les spectateurs ayant déjà vu le film sont alors priés de la boucler pour ne pas gâcher le plaisir de la découverte à leurs petits camarades. L’histoire, les rebondissements, la réalisation… tout semble extrêmement novateur. Et pourtant…
Pourtant, Shyamalan n’a rien inventé. Une quarantaine d’années plus tôt, une petite production à 30000 dollars (une misère), évoquait déjà tout ces thèmes, et s’achevait par un twist équivalent. C’était en 1962, et ce petit film d’une heure et quart aujourd’hui oublié s’appelait «Carnival of Souls». Un petit film oublié, certes, mais qui a longuement hanté l’esprit des spectateurs l’ayant visionné, parmi lesquels David Lynch, George Romero et John Carpenter, qui s’en sont inspirés à des degrés divers au cours de leur carrière. Un petit film oublié et sans prétention qui prend la poussière depuis des décennies mais a donc eu une influence majeure sur le cinéma fantastique.
L’histoire en est simple. Seule survivante d’un accident de voiture, Mary part vivre dans l’Utah, où elle vient de trouver du travail – elle est organiste dans une église. Son souhait : reprendre une vie normale et oublier le tragique accident qui a coûté la vie à deux de ses amies. Mais dès le début de son voyage, des êtres fantomatiques qu’elle est la seule à voir apparaissent et semblent la poursuivre.
Le film de Herk Harvey – son seul long-métrage, le reste de sa filmographie est constitué de documentaires et de courts – vaut plus par son atmosphère, onirique et effrayante, que par sa finesse scénaristique. «Carnival of Souls» n’a pas de réelle trame narrative, mais est construit autour du personnage de Mary, suivant son arrivée dans la ville, son trouble et son attirance obsessionnelle vers un ancien parc d’attractions en ruines.
Malgré ses défauts et certains éléments ayant mal vieilli, «Carnival of Souls» reste un grand film. Par ses plans de fantômes et de ruines désertes en noir et blanc, son ambiance, sa bande originale angoissante jouée à l’orgue mais aussi par son actrice principale, Candace Hilligoss, parfaite dans le rôle de Mary, toujours sur le qui-vive et paralysée par la peur. Pour la petite histoire, Harvey avait failli ne pas la retenir pour le rôle, la jugeant démodée et mal fagottée, avant de revenir sur sa décision lors d’une seconde rencontre.
« Ce film a souvent hanté mes rêves », déclarait David Lynch à propos de «Carnival of Souls». Rien d’étonnant à cela, tant l’ambiance générale rappelle les films du réalisateur de «Lost Highway», quelque part entre rêve, cauchemar et réalité, et dans lesquels il vaut mieux ne pas chercher d’explication plausible. Harvey, lui aussi, brouille les pistes, ne cherche pas à expliquer de manière «cartésienne» son histoire – ce qui lui fut reproché à l’époque, le public et les critiques attendant un dénouement plus logique.