Machine à écrire


Infinita Tristeza
mai 19, 2009, 10:54
Classé dans : chronique de livre | Mots-clefs: ,

anchise

Il y a quelque chose de profondément envoûtant dans l’écriture de Maryline Desbiolles. Quelque chose de difficile à saisir et d’encore plus difficile à définir avec précision. Une petite poésie, tapie au coeur de longues phrases qui tanguent et cahotent au gré des images, parsemées de virgules salutaires bien qu’un rien suffocantes. “J’ai le goût des phrases haletantes, d’une bousculade, très travaillée“, expliquait la romancière au webzine Art Vif fin 2007. “Si on les lit à haute voix, on a le sentiment que le souffle vient à manquer, j’y tiens beaucoup. C’est peut-être la caractéristique principale de mes livres. Cette façon de courir, fût-ce à sa perte, mais de courir.

Née en 1959 à Ugine (Savoie), Maryline Desbiolles vit aujourd’hui dans l’arrière-pays niçois, personnage à part entière récurrent de ses livres. Entre romans, nouvelles, recueils de poésie et pièce de théâtre, elle a publié une quinzaine d’ouvrages, dont une partie est disponible en format poche aux éditions du Seuil. A ce jour, son plus gros succès semble être “Anchise”, roman publié en 1999 et récompensé par le prix Femina.

C’est à travers ce récit que j’ai découvert l’auteur, il y a quelques mois. Un peu par hasard ; les couleurs  vives de la couverture ont attiré mon regard, le titre m’a intrigué, le résumé a achevé de me convaincre. “Anchise” raconte l’histoire d’un vieil homme vivant seul dans les hauteurs de Nice, le long d’une route départementale où personne ne s’arrête. Sa vie est un long deuil, un deuil infini : celui de “Blanche”, son épouse,  décédée quelques temps après leur mariage, des décennies plus tôt. Anchise – c’est le nom du vieil homme – ne s’en est jamais remis, et erre depuis dans sa propre vie, entre mort et remords, souvenirs et sommeil apathique.

Rien ne me plaît autant que de lire un livre que je commence par ne pas comprendre, rien ne me plaît autant que ces débuts de livres où on a l’impression de se faire embarquer, de partir vers la haute mer. C’est un bonheur de lecture et, sans doute, un bonheur d’écriture. Cet appétit d’inconnu a fondé ma manière de lire et ma manière d’écrire.” (entretien accordé au magazine en ligne Art Vif, 2007)

Il m’a fallu plusieurs tentatives pour parvenir à dépasser les quinze premières pages, plusieurs tentatives pour être finalement absorbé par l’histoire désespérée d’Anchise. Composés de descriptions climatiques et paysagères, émaillés d’actions rares et peu compréhensibles, les premiers chapitres sont plutôt arides. Puis les personnages s’installent ; Anchise et ses voisins qu’il ne voit jamais, le couple Sasso et la Thomas, chacun dans leur univers clos, mais aussi la nature, si particulière et symbolique dans ce lieu oublié qui n’est déjà plus la ville sans être tout à fait la campagne. Après un temps d’adaptation, je me suis habitué au rythme lent et aérien du récit, à l’image des vies de ces êtres hors du temps presque malgré eux.

Ces hoquets, cette difficulté à entrer immédiatement “dans” le récit, se sont répétés, dans une moindre mesure, avec les trois autres excellents livres de Maryline Desbiolles que j’ai lus ensuite – “Amanscale”, “Les draps du peintre” et “Le petit col des loups”. Il faut à chaque fois lutter avec ces débuts qui se refusent, avec ces débuts volontairement étranges et peu vendeurs, un peu rébarbatifs. Mais les choses sont facilitées à partir du deuxième livre ouvert, parce qu’on devine alors dès les premières lignes la beauté singulière de ce qu’on y trouvera après.



Donald Goines – Street Players (1973)
mars 5, 2008, 6:42
Classé dans : chronique de livre

C’est en 1971, alors qu’il était en prison, que Donald Goines a écrit ses deux premiers romans.

Cet écrivain américain ne fera pas de vieux os : né en 1937, il sera abattu avec sa femme en 1974, apparemment pour une histoire de deal de drogue. Entre 1971 et 1974, il aura cependant trouvé le temps d’écrire une quinzaine de livres. Dans chacun d’eux, il retranscrit la vie des habitants des ghettos noirs d’Amérique, à Los Angeles, Detroit ou New-York, en prenant souvent pour personnages principaux des criminels, macs ou/et toxicos. Une vie que lui-même connaissait bien.

“Street Players” (1973) est son cinquième roman. Avec ce style toujours aussi froid et direct, il raconte la période de gloire puis la déchéance d’Earl The Black Pearl, maquereau de Detroit. Moins passionnant et marquant que “Enfant de Putain” (“Whoreson : the story of a ghetto pimp” en V.O.), paru l’année précédente, ce nouveau bouquin sur le thème de la prostitution et des rapports entre putes et maquereaux n’en reste pas moins un livre coup-de-poing.

Coup-de-poing, parce que Goines se refuse à tout effet de style : il ne cherche pas à en mettre plein la vue mais se contente de décrire des successions de scènes de la vie d’un pimp. La glandouille et les tournées de bars. Les relations difficiles avec la famille et les femmes. Le deal de drogue en dernier recours quand les fins de mois sont vraiment difficiles à boucler. Les amis jaloux dont il faut systématiquement se méfier.

La violence éclate mais reste froide, et les relations avec les autres (amis, prostituées, concurrents, flics) sont toujours dictées par des rapports d’autorité. Sans insiter lourdement, Goines parvient à nous faire ressentir ce que ce milieu a de malsain. Car l’auteur ne porte jamais de jugement moral sur ce monde et sur ce qui s’y trame. Il ne donne pas dans le commentaire mais dans la narration, dans la description. Le résultat est donc d’autant plus frappant.

La chute d’Earl est liée à ses rapports avec les femmes. C’est au fond ce qui reste de plus fascinant et surprenant dans les livres de Goines. Il existe une sorte de code de l’honneur implicite la plupart du temps, puis explicite lorsqu’il est transgressé, qui régit ces rapports. Une pute, même battue, préférera être fouettée à coups de ceintres plutôt que d’être virée – parce que cela ruinerait sa réputation dans la rue, mais aussi parce qu’elle est réellement attachée à son “homme”. Et en cas de renvoi, sa réaction peut être terrible…

De la même façon, un mac doit éviter de tomber amoureux de ses employées, toujours rester distant pour conserver sa lucidité. Mais c’est l’une de ses ex-prostituées qui viendra en aide à Earl quand il sera au plus bas. La ligne entre amour, haine et soumission est ténue.