Machine à écrire


En bref : Al’Tarba et Piloophaz
mai 9, 2009, 4:46
Classé dans : Billet, Chronique de disque

Tout d’abord, une première mise au point“, aurait dit Kool Shen.

Juste quelques lignes, en fait, pour rappeler que cette rubrique n’est pas un débarras. Les albums dont il est question ici ne sont pas, par principe, moins bons que ceux critiqués dans la section “chroniques” du site. Ils ne mériteraient pas moins de faire l’objet de papiers plus longs et développés. Seulement le temps fuit : nous ne pouvons pas parler de tout ce que nous voulons, et nous n’avons pas non plus forcément des millions de choses à raconter sur tous les albums, aussi bons soient-ils. Alors plutôt que de passer certaines sorties sous silence, mieux vaut en parler sous un format plus synthétique et “ramassé”.

Al’Tarba – “Blood Out Connections” (2009)

al-tarbaLà, comme ça, même en étant loin d’avoir écouté tout ce qui se fait en production made in France, j’ai envie de décréter qu’Al’Tarba est le meilleur beatmaker français. Son deuxième album est typiquement le genre de disques dont j’aurais voulu faire une grosse chronique, et la voir des semaines de suite en haut de la page d’accueil de l’Abcdr. Seulement je n’ai pas des kilos de choses à rajouter à ce qui a déjà été expliqué dans l’interview que le producteur toulousain nous avait accordé peu de temps après la sortie de “Rap, ultraviolins & beatmaking” fin 2007. “Blood Out Connections” offre encore un beau panel de ses prods sombres et de ses atmosphères poisseuses, mêlant, entre sampling et composition, de multiples influences et éléments savamment sélectionnés, disséqués, assemblés et compactés. Les titres, inédits ou déjà entendus ici et là (myspaces, projets divers…) voient se succéder des MC’s français (son groupe, la Droogz Brigade, mais aussi Seth Gueko, Al K-Pote, Aketo, Swift Guad, Mysa) et américains, souvent du gouffre. Bonne nouvelle : Al’Tarba lâche plus de morceaux purement instrumentaux que sur son disque précédent, dont un ‘Dead end’ beau comme une prod de Mr Teddybear – époque “Des lumières sous la pluie”. Ceux qui ont vu le jour se lever après une nuit blanche apprécieront.

Piloophaz – “Moissons tardives” (2008)

piloophaz-moissons-tardivesA moissons tardives, chronique tardive, ça roule, pas de problème, on est raccord. “Moissons tardives”, donc, est une compilation sortie par le MC et producteur stéphanois Piloophaz (ex-Cinquième Kolonne) il y a un peu plus d’un an. On y retrouve des morceaux inédits ou rares conçus entre 2002 et 2008. Aucun featuring au micro, mais quelques-uns à la prod : Trauma, Shenone et Antes. Comme souvent avec Piloophaz, le projet est bon et vaut le détour, que ce soit d’un point de vue musical (bonnes boucles, beats secs, scratches, quelques dialogues de films) ou lyrical : “Moissons tardives” est un condensé efficace de boom-bap tantôt offensif, tantôt plus introspectif, toujours intelligent, bien écrit et bien rappé. A noter, une fois de plus, la fracassante introduction scratchée de DJ O’Legg et de bons skits instrumentaux. En attendant un nouveau “vrai” album – annoncé – et pour rester un peu plus dans l’actu, ceux qui iront faire un tour sur le Myspace de Piloophaz pourront écouter quelques titres plus récents, télécharger pas mal de morceaux et voir la video d”Esprit Hurleur’ qui est, je crois bien, son premier clip. A voir aussi : le blog de Skyzominus, son label et crew.



Zapping express : Seth Gueko et AP
mai 4, 2009, 9:54
Classé dans : Billet, Chronique de disque

[Billet publié sur le site Abcdrduson en mai 2009]

Seth Gueko – La Chevalière (2009)

sethImpressions après six ou sept écoutes. Après les projets hybrides “Barillet plein”, “Patate de forain” et “Drive-by en caravane”, le premier “vrai” album de Seth Gueko est sorti aujourd’hui dans les bacs, et hier chez les Russes. “La Chevalière” compte quinze titres, pas mal de raisons de se réjouir et d’autres d’être un peu déçu. Comme il l”annonçait en interview, Gueko se livre un peu plus que sur ses street-cd’s, avec des textes autobiographiques et personnels (‘Barre de fer’, ‘Couple Impair’, ‘J’oublierai pas’). Avantage : le rappeur de Saint-Ouen-l’Aumône prouve qu’au-delà de la gouaille et des punchlines fracassantes, il est l’une des plumes les plus efficaces du rap français actuel dans différents styles, confirmant ce que laissaient présager des titres comme ‘Marche funèbre’ ou ‘Destins croisés’. Avec en plus cette espèce de charisme qui irradie ses morceaux. Revers de la médaille : même si on se marre encore pas mal, avec des concepts rentre-dedans et des phrases super efficaces (‘Bistouflex’, ‘Ca défouraille’ et ‘Aka’ en première ligne), quelques titres un peu plus faibles, à la première écoute, cassent le rythme sur la fin de l’album. Reste à savoir quelle sera la durée de vie de cet album, et si les morceaux personnels ne finiront pas par lasser plus vite que les délires bourrins.

AP – Discret (2009)

apPremier album pour AP du 113, dernier du collectif de Camille Groult à se lancer dans l’aventure solo après les sorties de Rim-K (“L’enfant du pays”, “Famille nombreuse”) et Mokobé (“Mon Afrique”). Pas de grande surprise ni de grosse déception : ni spécialement bon, ni mauvais, “Discret” est globalement moyen. AP compense par un sens de la formule intermittent ses faiblesses d’écriture et son flow un peu trop rigide. Signe d’un manque d’inspiration ou running clin d’oeil, sa tendance à reprendre dans ses lyrics des phases de son groupe et, plus largement, de la Mafia K’1 Fry, fait plutôt plaisir. Les instrus sont en dents de scie, parfois très efficaces dans le registre symphonie nocturne électrique (cherche vraiment pas à comprendre), parfois trop fête foraine. A noter un excellent morceau reggaeisant – façon ‘Militant’ du 113 – avec Sizzla, un Dry toujours au taquet sur ‘Tempéraments’ et un bon ‘Dernier souffle’ plus personnel.



Jeru the Damaja – The Sun rises in the East (1994)
mars 15, 2009, 9:17
Classé dans : Chronique de disque

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[Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com]

Préambule. Quand est sorti “Graduation”, le troisième album de Kanye West, Tom Breihan a publié sur le site de Village Voice un billet mémorable. Il y décrivait un moment suspendu ; ce moment où le disque et le contexte dans lequel on l’écoute sont en parfaite adéquation. Où on se dit que cet album a été fait pour nous, pour qu’on l’écoute là, dans ces conditions, à cet instant précis.

Désolé pour ceux qui se foutent complètement de ma vie – et j’imagine que vous êtes nombreux -, mais, pour le coup, je ne peux pas faire autrement. J’ai passé un mois à Paris en janvier. Qui dit Paris dit métro, et qui dit métro dit un walkman et un pack de piles. Dans mon baladeur, je n’ai presque fait tourner qu’un seul album : “The Sun rises in the East”, de Jeru The Damaja. J’ai longtemps considéré Jeru comme un rappeur sympa mais surrestimé, une espèce de fils caché du Wu-Tang Clan et de KRS One qui aurait pondu un chef d’œuvre (‘Come clean’), suivi d’une floppée de titres pas mal mais sans plus. Je me trompais ; et c’est le métro parisien qui m’a fait comprendre la puissance de son premier album.

En fait, c’est même pire que ça. Je suis persuadé que Jeru et DJ Premier ont conçu cet album en pensant aux gens qui prennent le métro. En pensant à ses longs couloirs froids, à ses vieilles rames grinçantes, à ses shlags défoncés qui errent ou squattent, à ses regards vides et durs quelle que soit l’heure, qu’il fasse jour ou nuit, aux canettes de bière abandonnées qui roulent d’un bout à l’autre du wagon, sous les sièges. En pensant au métro new-yorkais, bien sûr, et, par ricochet involontaire, à celui de Paris. A modern day city symphony.

Le déclic a eu lieu un soir, sur la ligne 2, entre Stalingrad et Ménilmontant. Un clochard d’une quarantaine d’années hoquette puis se vomit dessus. Au-dessus de lui, de part et d’autre du wagon, deux pubs pour Priceminister : “Devenez radin” et “Revendez vos cadeaux de Noël“. Dans les oreilles, ‘Ain’t the Devil happy’, ses cordes lugubres, le rire ténébreux de RZA sur ‘Tearz’ scratché en guise de refrain, la répétition par Jeru de la phrase “Ain’t the Devil happy…“, suivie par l’attaque terrible du dernier couplet, égrenée mot par mot : “Niggas are in a state of nothingness, hopelessness, lifelessness“… Et, sous-jacent, comme un roulement en fond, le martèlement lourd et régulier du beat : le train continue d’avancer, life goes on. Tant pis pour lui, c’est triste mais c’est comme ça. Sortie du métro à Ménilmontant, bouffée d’air froid, démarrage de ‘My mind spray’ sur le sample du ‘Nautilus’ de Bob James. L’enchaînement est parfait.

Tout dans la musique de Jeru et Preemo retranscrit ces sensations souterraines. Quelque chose d’à la fois dur, pressé et saccadé. Comme cette façon géniale qu’a le rappeur new-yorkais de couper les mots et les phrases en deux (“Chop off domes with the poems that come out of my pin-eal / gland, as I expand, you know who I am“), comme s’il arrachait une bouffée d’oxygène à la dernière minute avant de replonger en apnée. Comme les beats rugueux et pesants de Premier – ‘Statik’ et ‘D.Original’ en tête. Marche, arrêt. Marche, arrêt. Kick, snare, kick, snare. Attente. “Walk like a ninja on the asphalt / Here talk is cheap, you’re outlined in chalk“. Attention aux pickpockets. Surveillez vos bagages. Ne mets pas tes mains sur la porte, tu risques de te faire pincer très fort. Gare de l’Est, Château-Landon, Louis Blanc. Bonjour, j’ai faim. Bonjour, mes enfants ont froid. Bonjour, ma petite amie est dans le coma. S’il vous plaît. Philippe Auguste, Alexandre Dumas, Avron – “Une femme s’y est faite poignarder hier, je sais pas si tu l’as lu dans Metro ?” Attente interminable dans un tunnel. Tags de Trane. “Uh Uh, heads up, cause we droppin’ some shit !“  Nation. Terminus. Descente. Bousculade, tout le monde s’engouffre le plus rapidement possible dans l’escalier, vers les lignes 1 ou 6. “Chant my power to devour all the snakes and rats / Extrasensory perception to avoid all traps“. Correspondance, nouvelles têtes fatiguées, nouveaux baillements. Jeru The Damaja accompagne toutes ces situations quotidiennes banales, leur donne une autre ampleur, un autre sens.

Step into my realm and be fried / by the statik…” Fin. Repeat all. “Liiiiife is the result of the struggle between dynamic opposites…

“The Sun rises in the East” est unique.



Jnyce – Vaults of horror (2008)
février 22, 2009, 10:39
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[Chronique publiée en février 2009 sur le site Abcdrduson.com]

Jnyce fait partie de ces gosses qui n’ont pas appris à lire avec Ratus ou la comtesse de Ségur mais en se plongeant dans les numéros des Contes de la Crypte. “Vaults of horror”, son premier disque solo, leur rend hommage en reprenant l’artwork des bandes-dessinées d’épouvante éditées par EC Comics – Tales from the Crypt et The Vault of Horror pour les plus connues. Devenu adulte, il est resté passionné par le surnaturel, le gore et les histoires étranges, comme en témoignent sa musique et les deux autres petits clins d’oeil de la pochette, adressés à John Carpenter et Lucio Fulci.

Beatmaker du groupe de rap canadien Psych Ward, Jnyce est habituellement peu mis en valeur. Ecrasées par les flows gueulards et rectilignes de ses collègues rappeurs Shallow Pockets et Kid Fade, ses instrus ont peu d’espace pour révéler leurs richesses et restent presque malgré elles un peu trop en retrait, appuyant le délire horrorcore du groupe par leurs teintes froides et lugubres sans parvenir à s’imposer pleinement à l’oreille. La sortie de “Vaults of horror”, album/compilation rassemblant en version instrumentale la plupart des beats posés par Jnyce sur les albums de Psych Ward – “Decrepid Methods” (2007) et “Rulers of the damned” (2008) – répare cette relative injustice.

En 21 titres, l’album permet de découvrir sous un autre angle le travail de Jnyce. Rien d’époustouflant ni de révolutionnaire, certes ; le producteur canadien est un adepte des beats simples mêlant samples et rythmiques boom-bap. Mais c’est aussi là que réside la grande qualité de ses instrus. Car s’il n’est pas un monstre de technique, Jnyce sait indéniablement bien choisir ses échantillons. Tapant dans un répertoire déjà pillé par quelques-uns avant lui – les bandes originales composées par le groupe de rock progressif italien Goblin pour Dario Argento, les films d’horreur de Lucio Fulci et d’autres, les bruitages style hurlements, rires démoniaques ou râles -, Jnyce sait pour chaque beat trouver les notes de piano, les nappes de synthés étranges ou les chœurs grandiloquents qui feront mouche, parfois complétés par quelques éléments discrets et efficaces (voix pitchées, notes d’orgues, cordes découpées). Il ne reste plus à l’auditeur qu’à se laisser transporter dans ce train fantôme pour un voyage sans temps mort, casque sur les oreilles ou sono à fond.



Gang Starr – Hard to earn (1994)
janvier 14, 2009, 5:13
Classé dans : Chronique de disque

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 [Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en décembre 2008]

We had the right idea in the beginning and we just need to maintain our focus and elevate. We update our formulas. We have certain formulas but we update them with the times. The rhyme style is elevated. The style of beats is elevated. But it’s still Guru and Premier, and it’s always a message involved.
(‘You know my steez’, “Moment of Truth”)

Laissons de côté nuances et précautions. De tous les groupes et artistes de rap new-yorkais ayant perduré, Gang Starr est le seul qui n’ait cessé de progresser, livrant année après année des albums toujours meilleurs. De “No more Mr. Nice Guy” (1989) à “Moment of Truth” (1998), la carrière de Guru et DJ Premier est un long crescendo. Une aventure unique, conclue par un tardif chant du cygne (“The ownerz”, 2003), tristounet malgré quelques passages de haute volée.

Dans ce schéma, “Hard to earn”, leur quatrième opus, occupe une place particulière : celle du dernier grand disque avant le chef d’oeuvre. Une place de choix, mais aussi une place ingrate ; forcément comparé, il subit le poids de son successeur, qui le relègue dans la cruelle zone d’ombre absorbant souvent les seconds.

“Hard to earn” est pourtant l’album de Gangstarr le plus entêtant. DJ Premier, qui connaît en 1994 l’une de ses plus grosses années – il produit sur “Illmatic”, “Ready to die” et l’intégralité de “The sun rises in the East”… pour n’en citer que trois – y est impérial, capable en trois samples de s’incruster dans un crâne pendant une semaine et de marquer à tout jamais l’histoire du rap (‘Code of the streets’, ‘The planet’ et surtout l’hypnotisant ‘Mass Appeal’). Dans des styles variés, l’album est une suite de classiques, sans temps morts si l’on excepte l’interlude ‘Aiiight Chill…’. Un travail d’orfèvre – aussi bien dans les beats que dans le travail de DJ – qui nécessite une écoute attentive pour se révéler. Les sept notes rondes de basse, roulant sous les sifflements de ‘Tonz’ O’ Gunz’ ou les scratches d’un simple “blip” comme micro-refrain de ‘Code of the Streets’ ne sautent pas aux oreilles à la première écoute… Mais les instrus de “Hard to earn” sont suffisamment riches pour ne jamais lasser et être redécouvertes au fil du temps, en se focalisant sur un élément différent. Epurée à l’extrême (‘Mostly the voice’ et sa ligne de basse mettant en valeur le discours de Guru sur l’importance de la “voix” dans le rap, ‘Code of the Streets’ et sa boucle) ou dense et complexe (la tornade ‘Brainstorm’, la séparation en trois parties de ‘Speak ya clout’), la musique de Premier fait des merveilles.

Guru, même s’il devient flagrant qu’il rabâche tout le temps les mêmes choses, n’est pas en reste et délivre une série de textes marquants. En quelques phrases, il inscrit son couplet sur ‘DWYCK’, fréquemment scratché depuis, au rang de ses meilleures prestations, qu’il se la joue rudeboy (“Clips are inserted into my gun so I can take the money, never have to run...”) ou parte simplement en vrille complète (“Lemonade was a popular drink and it still is. I get more props and stunts than Bruce Willis !” – Guru, père spirituel de Chip Tha Ripper ?). Régulièrement monotone, écrasé par les prestations de Jeru et Lil’ Dap sur ‘Speak ya clout’, il parvient néanmoins à s’arracher pour faire honneur à la dernière prod de l’album, ‘Comin’ for datazz’, posant un énergique deuxième couplet.

Loin des représentants du hardcore de l’époque, Premier et Guru livrent quand même un album plus brut que “Daily Operation”. C’est peut-être ça, la mise à jour de la formule Gang Starr pour cette version ‘94 : une musique plus épurée et sèche, pas encore découpée au scalpel comme elle le deviendra quelques années plus tard, mais déjà moins marquée par les atmosphères jazz qu’auparavant. Guru devient plus rugueux, lui aussi. Versant encore dans les textes sociaux (‘Code of the streets’, ‘Tonz ‘O’ Gunz’, sortes de prolongements de ‘Just to get a rep’), il se montre plus offensif dans ses egotrips et ses attaques contre les “wack MC’s”. Pour le pire et le meilleur : “Hard to earn” compte son lot de punchlines – avec pour point d’orgue l’énorme ‘Suckas need bodyguards’ – mais aussi pas mal de rimes médiocres.

Un long break a suivi la sortie de “Hard to earn”, que quatre ans séparent de “Moment of Truth”. Comme un vieux couple, Guru et DJ Premier ont ressenti le besoin de vivre pendant quelques temps leurs aventures solos. La suite de l’histoire est connue : elle fera de Preemo le producteur le plus fameux des années 90 pendant que Guru, malgré les très bonnes suites de “Jazzmatazz”, ne prendra jamais réellement son envol sans l’appui de son partenaire.



Tunisiano – Le regard des gens (2008)
octobre 15, 2008, 8:06
Classé dans : Chronique de disque

[Chronique publiée sur le site Evene.fr en juillet 2008]

Avant de rapper en solo, Tunisiano a été membre du groupe Sniper. Entre les deux premiers albums du groupe de Deuil-La-Barre, “Du rire aux larmes” et “Gravé dans la roche”, la satisfaction venait de l’évolution de sa plume. Elle se faisait plus incisive, plus précise. Mais son premier album solo, “Le Regard des gens”, est une grosse déception. Au lieu d’avancer, Tunisiano stagne. Il refait ce qu’il pratique depuis des années, reprenant codes et poncifs du rap français de radio (multiplication des violons et pianos qui plombent une partie du disque, refrains lourdingues, thèmes convenus). Avec moins de fluidité dans le flow qu’auparavant et beaucoup d’intonations caricaturales récurrentes, propres à ce que l’on pourrait appeler aujourd’hui le “rap de rue”. Il y a en fait peu de choses originales sur cet album. Hormis le single ‘Equivoque’, tout semble avoir déjà été entendu, jusque dans l’écriture, qui était il y a quelques années la force du rappeur. Même ‘Toucher mes rêves’, qui pourrait être entraînant avec son influence reggae et la présence de Lyricson, ne sonne que comme un banal calque du tube ‘Au bout de mes rêves’ de Booba. Au fond, le problème n’est pas tant que Tunisiano fasse encore et toujours du rap pour adolescents, mais qu’il le fasse sans se renouveler, embourbé dans les bons sentiments et les instrus larmoyantes. Seuls quelques morceaux bien efficaces émergent – en particulier ceux produits par le très bon Elkalife. A l’époque, la musique de Sniper avait quelque chose de frais, dans son énergie et sa naïveté. Aujourd’hui, ce premier album de Tunisiano sonne comme un disque réchauffé et mièvre, déjà entendu des dizaines et des dizaines de fois depuis que le rap français a droit de cité sur les ondes.



Nas – Untitled (2008)
octobre 13, 2008, 8:44
Classé dans : Chronique de disque

A sa manière, le neuvième album de Nas illustre l’une des principales ambigüités de la culture hip-hop et, plus particulièrement, du rap : doit-il être considéré avant tout comme une musique ou alors comme un texte comportant un message ? En d’autres termes : être perçu en priorité sous un angle artistique ou socio-politique ? Le genre de questions qui, au-delà des débats journalistiques, divise jusqu’aux rappeurs et auditeurs eux-mêmes, avec à l’arrivée des camps bien distincts, un manichéisme forcené, des kilos d’étiquettes et beaucoup d’énergie gaspillée.

En intitulant son disque “Nigger”, Nas, à l’évidence, s’est placé sur le terrain politique, sociologique et historique. Ce ne sont en effet pas des facteurs musicaux qui ont créé l’immense raz-de-marée polémique ayant fini par balayer le titre du projet, jugé scandaleux dans un pays dont l’histoire est férocement marquée par le fil rouge de l’esclavage et de la ségrégation raciale. Ce neuvième album a au final suscité assez peu de discussions d’ordre artistique, alors que son auteur reste l’un des plus talentueux rappeurs de tous les temps. Signe d’un disque musicalement peu enthousiasmant ou d’un coup marketing fabuleux ?

Dans le numéro de septembre du magazine américain XXL, Nas paraît ne pas regretter cette orientation des débats, estimant que l’écoute musicale de son disque viendra plus tard, une fois que la tension sera quelque peu retombée. L’important aujourd’hui selon lui : créer le dialogue.

Toujours est-il que l’un ne peut aller absolument sans l’autre, et qu’un disque visant la polémique et présentant en couverture un Nas au dos lacéré de coups de fouet se doit de livrer un contenu nerveux et explosif. C’est en tout cas ce que peut logiquement supposer l’auditeur. Première surprise. Comme “Hip-hop is dead”, ce nouvel album est globalement sombre, posé et même, par moments, mélancolique. Une atmosphère souvent cotonneuse qui, malgré quelques bons coups de sang (‘Sly Fox’, ‘Untitled’, ‘Hero’), prend le risque de plonger une partie des auditeurs dans un état léthargique. Ainsi, pour affirmer que nul ne peut arrêter l’homme noir (‘You can’t stop us now’), Nas – et Salaam Remi – fait rejouer le classique ‘Message from a black man’, mais sans tension, presque mollement, avec seulement quelques petites montées de cuivres à la fin du refrain. Cette sorte de langueur constitue à la fois l’écueil et la qualité de l’album.

Quand vous voulez que les gens vous écoutent, vous ne pouvez pas vous contenter de leur taper sur l’épaule. Il faut y aller à coups de marteau car c’est seulement comme ça que vous retiendrez leur attention“, affirme, dans “Seven”, le tueur John Doe. Nas a opté pour la manière douce. Sans trembler de stress et de colère comme le Kanye West post-Katrina ; sans exploser de… colère comme Ice Cube sur “AmeriKKKa’s most wanted” et “Death Certificate”. Sans colère, en fait. A des années-lumières des coups de gueule des hérauts de la cause que sont Chuck D, Paris ou KRS One, Nas a juste l’air d’être un peu contrarié.

Une fois la première réaction négative passée, il donne l’impression de créer un nouveau genre de rap : celui de la révolte intériorisée, un rap mature qui cherche à exposer un point de vue plutôt que de l’imposer par la force. Avec une tension qui passerait par une écriture dense et documentée, ponctuée de belles formules (“Pregnant teens gave birth to intelligent gangsters, their daddies’ faceless“) et mise en valeur par des beats sobres et discrets.

Seulement la constance n’a jamais été le point fort de l’enfant prodige de Queensbridge, et Nas est incapable de tenir sur tout un album avec la même atmosphère. Et encore moins capable de ranger son ego dans un tiroir pour ne pas vouloir tout ramener à lui. Résultat : ce qui aurait pu devenir le premier disque d’un nouveau genre devient un album étrange, au sein duquel se côtoient des passages en mode sous-Jay-Z (‘Breathe’), franchement mous-du-genou (‘We’re not alone’), de flambe grandiloquente ratée (‘Make the world go round’) et de grosses réussites dont la présence ici surprend (‘Hero’)… Comme si malgré une thématique fil rouge bien exploitée et un bon encadrement (Stic.man de Dead Prez, The Last Poets), Nas n’avait pas su maintenir une certaine cohérence dans ses choix d’instrumentaux, empêchant de se plonger totalement dans ce neuvième album, passant à côté du grand disque qu’il aurait pu être.

En cette année 2008 qui pourrait bien devenir “L’année Obama”, Nas choisit avec un certain opportunisme d’exploiter la thématique de la place des noirs dans la société et l’histoire américaines – un sujet qui, s’il n’a pas été central dans son oeuvre, a néanmoins déjà été abordé par le rappeur. Entre coup marketing classique et sincérité, ses vraies motivations restent floues et le résultat donne un album de qualité, mais loin des ambitions affichées. Reste, en plus, la drôle d’impression de voir Nasir Jones se rêver aujourd’hui martyr de la cause noire comme hier il se rêva mafieux, fils de Dieu ou prophète visionnaire, et de vouloir porter une croix trop lourde pour lui.



Mr. Hyde – Chronicles of the beast man (2008)
octobre 13, 2008, 8:40
Classé dans : Chronique de disque

Annoncé fin 2007 par le maxi “Corpse trail of the beast man”, c’est finalement au cours de l’été 2008 que “Chronicles of the beast man”, le second album de Mr. Hyde, paraît. Rappeur issu de l’écurie Psycho+Logical Records, Hyde travaille depuis quelques années ses rimes dans les baggies de Necro, apparaissant de façon récurrente sur les sorties du label, et se distinguant seulement par son timbre de voix étrange, grave, caverneux et éraillé – bref : dégueulasse.

Comme “Barn of the naked dead” (2004), son premier effort solo, “Chronicles of the beast man” est un petit slasher des familles. Classique dans sa forme : les morts s’amoncellent, le sang coule et le tueur s’en sort. Sauf qu’en mettant ici son côté bestial en avant plutôt que le côté tueur marginal, Mr. Hyde se rapproche plus de “Hurlements” et de ses loups-garous que de “Maniac” ou “Candyman”. Ce qui n’est pas étonnant ni regrettable, au fond, vu qu’il éructe plus qu’il n’articule.

Mais si auparavant Necro avait le pouvoir de dompter le style âpre de son poulain pour le rendre presque mystérieux et agréable à écouter, sa quasi absence sur ce second solo rend la pilule beaucoup plus amère et dure à avaler. Disparues, les étincelles de génie de ‘Bums’, ‘Knife in your spine’, ‘Them’ ou ‘The crazies’, les boucles de piano simples et lumineuses, les samples sortis d’on ne sait quel vieux vinyle oublié. Ici, à quelques exceptions près (‘Killer Collage’ pour le couplet d’Ill Bill, ‘Shoot to kill’, ‘Bloody murder’ et ‘Medieval’ pour leur pression étouffante), tout paraît poussif, impression renforcée par les longs interludes et des variations de flow un peu vaines.

Avec ce nouveau solo, Mr. Hyde suit la logique des séries de slashers. Il reprend la même formule, sans effort d’imagination pour apporter quelque chose de véritablement neuf. C’est comme passer de “Halloween” à “Halloween 5″ : il y a toujours des moments sympas, mais l’ensemble n’est pas incroyable. Et, surtout, incomparable au premier volet.



Médine – Jihad
octobre 13, 2008, 8:33
Classé dans : Chronique de disque

“Jihad”, deuxième album du havrais Medine. Sous-titre : “Le plus grand combat est contre soi-même.”

Notes sur un bout de feuille… Jihad : combat spirituel, effort sur le chemin de Dieu. La traduction plus usuelle de “jihad” par “guerre sainte” est moins exacte. Elle ne permet pas de traduire ce verset essentiel du Coran : “Djihad al-aoual djihad an-nafs.” “Le premier combat spirituel est le combat contre soi-même.”

De nombreux auteurs spirituels, sunnites et shi‘ites, insistant sur le sens même du mot, enseignent que le premier “effort” est la lutte à exercer contre soi-même et ses passions, et contre tout mal moral au sein de la communauté. C’est là “le grand djihad” (al-djihad al-kabir).”
Louis Gardet, Encyclopédie Universalis

Dans l’islam, le premier combat spirituel, le premier djihad, c’est le combat contre soi-même. C’est bien vu, parce que la nature humaine est à géométrie variable : le “nafs”, le soi, doit être contrôlé. Je ne sais pas si je peux dire ça, j’ai peur d’être mal compris, mais tous les jours, je suis en djihad. Ca veut dire que, devant une situation, je vais me dire : “Ca, c’est bien ; ça, c’est pas bien”. Il n’y a aucune imagerie guerrière derrière tout ça. C’est d’abord une idée de maîtrise et de contrôle.
Akhenaton, dans le livre “Marseille, énergies et frustrations” de Baptiste Lanaspeze, Editions Autrement, 2006.

Les players disent que la vie est une pute. Je suis un guerrier, je la considère comme une lutte.”
Ali – ‘Préviens les autres’ (“Chaos et Harmonie”, 2005)

Jihad.

Medine fait du rap martial. Du rap qui motive, à l’image du saignant ‘Victory’. Du rap exigeant et qui exige – de lui-même et des auditeurs – incitant au retour sur soi, à la ré-flexion et à la prise de conscience. Critiquer l’Occident islamophobe, “parler de ce qui ne va pas “, d’accord, c’est “son boulot” (‘Médine’). Mais ne pas oublier qu’ “avant d’être un loup pour l’homme, l’homme est un loup pour lui même” (‘Entre loups’) et que la guerre est plus intérieure que contre autrui. Alors, hanté par ces “voix du passé portées par le vent mais absentes des manuels” (‘Ecoute’), Medine lutte et raconte ce combat, la recherche de la sérénité contre la colère, le support qu’est sa foi, et son perpétuel ‘besoin de résolution’, sur des productions à la fois simples et quasi-cinématographiques composées par Proof, excellentes mais reléguées au second plan par les prestations rageuses du MC.

Dès lors je mène la plus immense bataille contre moi-même parce qu’on élève les plus puissants remparts au fond de soi-même.”
Sako – ‘Prisons’ (“Sincèrement”, de Chiens de Paille, 2004)

Medine gifle. Par son flow presque rigide, qui martèle ses phrases comme tombent des sentences. Par sa voix éraillée et agressive – “c’est pas un chat que j’ai dans la gorge mais un tigre enragé alors je le crache avant de finir allongé“. Certains tiquent, trouvent l’ensemble trop scolaire et braillard. Mais c’est de cette forme rêche, de ces “dérapages d’énervé couchés sur une page arrachée“, que naît la force du rap de Medine, son intensité. Comme une colère contenue trop longtemps qui explose en mots plutôt qu’en coups. Un rap érudit, plein de références à l’Histoire, plein d’histoires, et tout terrain : egotrip, morceaux sur la boxe, sur lui-même, sur la nature humaine, sur les femmes, storytelling (la série des “Enfants du destin”, poursuivie ici avec ‘Petit Cheval’ ; ou ‘Du Panjshir à Harlem’, sur les parcours du Commandant Massoud et de Malcolm X)… A un moment ou à un autre, au détour d’un couplet (comme celui de Lino sur ‘Poussière de guerre’, mémorable) ou d’un refrain, à la première écoute ou à la dixième, tous les morceaux de “Jihad” finissent par coller la chair de poule.



Al K-Pote – L’Empereur (2008)
mai 18, 2008, 1:07
Classé dans : Chronique de disque

Chronique publiée sur le site Abcdrduson.com en mai 2008.

En écoutant des disques de rap, il m’arrive de me demander ce qu’il en restera dans dix ans, dans vingt ans, dans deux siècles. Qu’est-ce que l’histoire de la musique retiendra de ces 30 ans de rap ? Qu’est-ce que l’histoire du hip-hop retiendra du rap du début du XXIème siècle ? Que restera-t-il du rap français ? Quels artistes et quels albums laisseront vraiment une trace ?

Concernant Al K-Pote, il est douteux qu’elle en retienne grand chose. Artistiquement en tout cas, ça semble difficile. Une partie des auditeurs de rap français se souviendra de bonnes tranches de rigolade, de punchlines débiles, du rappeur le plus gras que la Terre ait jamais porté. Pour le reste…

Je vous zigouille. Lèche mon concombre et mes citrouilles.

Suite de phases-choc, le rap d’Al K-Pote n’est pas véritablement construit. Pas de cohérence, presque pas de thèmes, une tendance à passer du coq à l’âne sans prévenir. De l’egotrip neuf fois sur dix. Un peu d’introspection, mais pas trop quand même. Chaque morceau ressemble à une longue improvisation. Malgré sa volonté affirmée de laisser un souvenir de lui, Al K-Pote n’écrit pas pour rentrer dans l’histoire. Pourquoi, alors, puisque visiblement il n’a pas grand chose à dire ? “L’Empereur” comme “Sucez-moi avant l’album” ressemblent plus à des défouloirs instinctifs qu’à des disques pensés. Un moyen de remplir son assiette aussi, histoire de “bouffer du gigot“.

Ma fontaine de jouvence c’est du whisky.”
Grosse catin, j’fume des pèts’ tôt l’matin, imagine Joe Dassin avec un putain de flow malsain.

Un ogre sous weed et vodka au XXIème siècle. C’est dans ce registre de mec défoncé, affamé, mysogine et dangereux déboulant à toute allure en plein centre-ville qu’Al K-Pote est le plus impressionnant : ses morceaux à thèmes, sur les femmes (‘Respect aux femmes’) ou sur son histoire personnelle (‘Mon histoire’) sont loin d’être réussis. Seul ‘La voix d’en bas’ s’en sort mieux.

Du rap souvent trop mécanique, malgré quelques variations momentanées, sur des beats très classiques à deux exceptions près (‘L’Empereur’, ‘L’Envahisseur’)… Et pourtant pas mal d’auditeurs en redemandent. Qu’est-ce qui, alors, fait qu’on l’écoute malgré tout ? Alors que d’un point de vue humain, ce rap est détestable ? Face à un texte de l’autoproclamé “Empereur de la crasserie” (“alias Pef Le Dégueu alias L’aigle royal de Carthage alias Le meilleur du 91 alias Jojo L’Affreux“), l’auditeur est dans la même situation que la marionnette d’Alain de Greef, dans les Guignols, face à Michael Kael enculant un mouton. Il rigole comme un con. Même chose quand il s’agit d’expliquer à des gens ce qui est si drôle dans cette suite d’insultes et de gimmicks. “Ben, Michael Kael ‘cule un mouton, drôle, tout ça…” répond De Greef. Et nous : “Ben Al K-Pote dit “sucez-moi bande de putains”, drôle, tout ça…“. Les conneries d’Al K-Pote sont marrantes pour certains, pitoyables pour d’autres. C’est tout. Mais il est rare de trouver quelqu’un restant indifférent à tout “ça”. Comme Jackass, à l’époque. Avec en plus un vrai charisme, car Al K-Pote est un personnage dingue et vraiment original. Le rap a déjà connu des types dans le même délire, mais jamais aussi excessifs, aussi barjos.

C’est donc ça, “L’Empereur” : du rap-bélier, mais aussi du rap fast-food, qui remplit les oreilles et vide le crâne pendant un petit moment mais gave vite. Puis vers lequel on retourne, avec le sourire. Parce que c’est marrant, et parce que les autres rappeurs sont trop sérieux dans leur délire “rue”. Al K-Pote lui-même se prend-il au sérieux ou écrit-il volontairement dans l’excès, avec un certain sens du second degré ? Il est sans doute à prendre, comme Booba, “à un degré cinq“. A la vue de ses interviews, c’est difficile à déterminer avec certitude : l’auditeur est seul juge. C’est cela aussi qui peut gêner. Alors l’histoire de la musique l’oubliera peut-être vite, mais qui, aujourd’hui, en a quelque chose à faire ? La vérité est là : sans des mecs comme Al K-Pote, le rap serait terriblement monotone.