Machine à écrire


En bref : Al’Tarba et Piloophaz
mai 9, 2009, 4:46
Classé dans : Billet, Chronique de disque

Tout d’abord, une première mise au point“, aurait dit Kool Shen.

Juste quelques lignes, en fait, pour rappeler que cette rubrique n’est pas un débarras. Les albums dont il est question ici ne sont pas, par principe, moins bons que ceux critiqués dans la section “chroniques” du site. Ils ne mériteraient pas moins de faire l’objet de papiers plus longs et développés. Seulement le temps fuit : nous ne pouvons pas parler de tout ce que nous voulons, et nous n’avons pas non plus forcément des millions de choses à raconter sur tous les albums, aussi bons soient-ils. Alors plutôt que de passer certaines sorties sous silence, mieux vaut en parler sous un format plus synthétique et “ramassé”.

Al’Tarba – “Blood Out Connections” (2009)

al-tarbaLà, comme ça, même en étant loin d’avoir écouté tout ce qui se fait en production made in France, j’ai envie de décréter qu’Al’Tarba est le meilleur beatmaker français. Son deuxième album est typiquement le genre de disques dont j’aurais voulu faire une grosse chronique, et la voir des semaines de suite en haut de la page d’accueil de l’Abcdr. Seulement je n’ai pas des kilos de choses à rajouter à ce qui a déjà été expliqué dans l’interview que le producteur toulousain nous avait accordé peu de temps après la sortie de “Rap, ultraviolins & beatmaking” fin 2007. “Blood Out Connections” offre encore un beau panel de ses prods sombres et de ses atmosphères poisseuses, mêlant, entre sampling et composition, de multiples influences et éléments savamment sélectionnés, disséqués, assemblés et compactés. Les titres, inédits ou déjà entendus ici et là (myspaces, projets divers…) voient se succéder des MC’s français (son groupe, la Droogz Brigade, mais aussi Seth Gueko, Al K-Pote, Aketo, Swift Guad, Mysa) et américains, souvent du gouffre. Bonne nouvelle : Al’Tarba lâche plus de morceaux purement instrumentaux que sur son disque précédent, dont un ‘Dead end’ beau comme une prod de Mr Teddybear – époque “Des lumières sous la pluie”. Ceux qui ont vu le jour se lever après une nuit blanche apprécieront.

Piloophaz – “Moissons tardives” (2008)

piloophaz-moissons-tardivesA moissons tardives, chronique tardive, ça roule, pas de problème, on est raccord. “Moissons tardives”, donc, est une compilation sortie par le MC et producteur stéphanois Piloophaz (ex-Cinquième Kolonne) il y a un peu plus d’un an. On y retrouve des morceaux inédits ou rares conçus entre 2002 et 2008. Aucun featuring au micro, mais quelques-uns à la prod : Trauma, Shenone et Antes. Comme souvent avec Piloophaz, le projet est bon et vaut le détour, que ce soit d’un point de vue musical (bonnes boucles, beats secs, scratches, quelques dialogues de films) ou lyrical : “Moissons tardives” est un condensé efficace de boom-bap tantôt offensif, tantôt plus introspectif, toujours intelligent, bien écrit et bien rappé. A noter, une fois de plus, la fracassante introduction scratchée de DJ O’Legg et de bons skits instrumentaux. En attendant un nouveau “vrai” album – annoncé – et pour rester un peu plus dans l’actu, ceux qui iront faire un tour sur le Myspace de Piloophaz pourront écouter quelques titres plus récents, télécharger pas mal de morceaux et voir la video d”Esprit Hurleur’ qui est, je crois bien, son premier clip. A voir aussi : le blog de Skyzominus, son label et crew.



Zapping express : Seth Gueko et AP
mai 4, 2009, 9:54
Classé dans : Billet, Chronique de disque

[Billet publié sur le site Abcdrduson en mai 2009]

Seth Gueko – La Chevalière (2009)

sethImpressions après six ou sept écoutes. Après les projets hybrides “Barillet plein”, “Patate de forain” et “Drive-by en caravane”, le premier “vrai” album de Seth Gueko est sorti aujourd’hui dans les bacs, et hier chez les Russes. “La Chevalière” compte quinze titres, pas mal de raisons de se réjouir et d’autres d’être un peu déçu. Comme il l”annonçait en interview, Gueko se livre un peu plus que sur ses street-cd’s, avec des textes autobiographiques et personnels (‘Barre de fer’, ‘Couple Impair’, ‘J’oublierai pas’). Avantage : le rappeur de Saint-Ouen-l’Aumône prouve qu’au-delà de la gouaille et des punchlines fracassantes, il est l’une des plumes les plus efficaces du rap français actuel dans différents styles, confirmant ce que laissaient présager des titres comme ‘Marche funèbre’ ou ‘Destins croisés’. Avec en plus cette espèce de charisme qui irradie ses morceaux. Revers de la médaille : même si on se marre encore pas mal, avec des concepts rentre-dedans et des phrases super efficaces (‘Bistouflex’, ‘Ca défouraille’ et ‘Aka’ en première ligne), quelques titres un peu plus faibles, à la première écoute, cassent le rythme sur la fin de l’album. Reste à savoir quelle sera la durée de vie de cet album, et si les morceaux personnels ne finiront pas par lasser plus vite que les délires bourrins.

AP – Discret (2009)

apPremier album pour AP du 113, dernier du collectif de Camille Groult à se lancer dans l’aventure solo après les sorties de Rim-K (“L’enfant du pays”, “Famille nombreuse”) et Mokobé (“Mon Afrique”). Pas de grande surprise ni de grosse déception : ni spécialement bon, ni mauvais, “Discret” est globalement moyen. AP compense par un sens de la formule intermittent ses faiblesses d’écriture et son flow un peu trop rigide. Signe d’un manque d’inspiration ou running clin d’oeil, sa tendance à reprendre dans ses lyrics des phases de son groupe et, plus largement, de la Mafia K’1 Fry, fait plutôt plaisir. Les instrus sont en dents de scie, parfois très efficaces dans le registre symphonie nocturne électrique (cherche vraiment pas à comprendre), parfois trop fête foraine. A noter un excellent morceau reggaeisant – façon ‘Militant’ du 113 – avec Sizzla, un Dry toujours au taquet sur ‘Tempéraments’ et un bon ‘Dernier souffle’ plus personnel.



Les cinq meilleurs films de Big John
mai 4, 2009, 2:43
Classé dans : Billet, Chronique de film

[Billet publié sur le blog Theater of the Mind en mai 2009]

De John Carpenter, quoi, mais ça fait vachement plus hype de l’appeler comme ça. Bizarrement, il y a assez peu de films de lui que je qualifierais de chefs-d’oeuvre, même si je reconnais clairement son statut d’auteur et de réalisateur “à part”. Carpenter reste à mes yeux un gars qui aura fait de bons, voire très bons, films, mais dont certains ont plutôt mal vieilli (“Le village des damnés”, “Christine”, “L’antre de la folie”, “Assault on Precinct 13″ – blasphème !) tandis que d’autres gagnent en force avec le temps. Mais il fait partie de ces quelques réalisateurs dont les meilleurs films me poursuivent, au point que j’ai parfois des envies compulsives de les revoir. Sinon, ça va. Bon, bien sûr, la liste qui suit est purement subjective et ne se veut en aucun cas définitive. C’est juste les cinq films de Carpenter que je préfère revoir, au fond.

(Lire la suite…)



Sherlock House
mai 3, 2008, 3:43
Classé dans : Billet

Billet publié sur le blog Details Matter en avril 2008.

Quelque chose m’a toujours intrigué dans la série “Dr. House”. Je n’avais jamais réussi à mettre le doigt sur ce détail, ou plutôt sur cet ensemble de détails. Jusqu’à ce que je voie le dernier épisode de la troisième saison, diffusé la semaine dernière sur TF1.

Au cours de la séquence finale, le réalisateur nous montre Gregory House rentrer chez lui. La caméra reste à l’extérieur, puis effectue un lent travelling lorsque la porte se referme pour passer devant la fenêtre et nous permettre d’observer ce que fait House – il ouvre un colis qu’il vient de recevoir, mais l’intérêt n’est pas là.

Entre la porte et la fenêtre, la caméra passe devant le numéro de son appartement. C’est ce qui m’a soudain fait comprendre que cette série est en fait un long hommage à “Sherlock Holmes”, l’oeuvre littéraire d’Arthur Conan Doyle. Car ce numéro est le 221, référence directe à l’adresse de Sherlock Holmes à Londres, le 221B Baker Street.

Impossible, dès lors, de ne pas établir un grand nombre de correspondances à partir d’autant de détails qui laissent penser que “Dr. House” n’est, d’une certaine façon, qu’une adaptation joyeusement cinglée et dans le monde médical des enquêtes du plus célèbre détective de la littérature mondiale. Et que House est une sorte de réincarnation d’Holmes au XXIème siècle.

Les noms, déjà. House/Holmes. Les deux sont très proches. Le meilleur ami (le seul ami) de Gregory House s’appelle Wilson. Entre le Dr. Wilson et le Dr. Watson, il n’y a également qu’un pas. Les deux jouent d’ailleurs grosso modo le même rôle : celui de soutiens sans faille, sympathiques et dévoués à défaut d’être vraiment fûtés.

Ensuite, au niveau des caractères. House et Holmes sont deux génies misanthropes rejetant la compagnie du reste de la société, sûrs d’eux et pleins d’arrogance. Tous deux sont des toxicomanes : Holmes est accro à la cocaïne ; House à un médicament anti-douleur, la Vicodin. Et c’est seulement lorsqu’ils sont sous l’effet de ces produits qu’ils sont pleinement efficaces. Enfin tous deux sont des passionnés de musique, qui leur sert de refuge autant que de loisir. Sherlock Holmes pratique le violon. Gregory House joue de la guitare et du piano.

Dans leur façon d’enquêter, les liens sont nombreux. Le détective privé et le médecin avancent par déductions, qu’ils sont souvent les seuls à comprendre, aidés également par un sens incroyable de l’observation. On peut aussi très bien assimiler le reste de l’équipe de House aux policiers de Scotland Yard qu’Holmes prend sans cesse un malin plaisir à devancer et à rabrouer, même s’il arrive qu’ils l’aident – presque involontairement. Enfin, tous deux ne s’attachent pas à leurs clients/patients, ne les considérant que comme des cas, des énigmes à élucider. Une fois le mystère éclairci, ils rompent tout contact.

Cette multitude de correspondances aura sans doute sauté aux yeux de beaucoup de télespectateurs. Mon cerveau doit être plus lent ; il m’aura fallu ce lent travelling, après des dizaines d’épisodes, pour faire enfin le rapprochement. Il y a sûrement d’autres points communs, mais ceux-ci me semblent les plus évidents.



Les aveux de Noreaga
mars 17, 2008, 9:48
Classé dans : Billet


Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

Hardcore comme reconnaître ses torts“, rappait Kery James en 1998 sur l’album “Le Combat Continue” de son groupe Ideal J. Pas facile, en effet, de reconnaître qu’on s’est planté, et que si c’était à refaire, assurément on ferait autrement.

C’est ce qui rend le rappeur Noreaga, membre avec Capone du binôme C-N-N (Capone & Noreaga) si attachant. En 2000, le duo sort son second album, “The Reunion”. Au début du meilleur titre de l’opus, ‘Invincible’, Noreaga lâche une phase incroyable. Quand j’ai saisi ce qu’il disait, j’ai dû me repasser le passage une bonne dizaine de fois pour être sûr d’avoir bien entendu.

I can’t believe I fucked up and made a half-assed album” (Je n’arrive pas à croire que j’aie déconné et fait un album naze“)

Premier temps. Déjà dingue. Noreaga avoue que son album solo précédent, “Melvin Flynt – Da Hustler” était foireux. Je n’avais jamais entendu ce genre de confession dans le rap. Ni ailleurs. Il semble être le premier déçu, abasourdi par ce qu’il estime être un album à peine écoutable. “J’ai merdé“, semble-t-il nous dire, et se dire à lui-même. Mais la suite est encore plus forte.

My excuse is : my pop’s just died. And I ain’t wanna make music : my pop’s just died.” (Mon excuse : mon père venait de mourir. Et je n’avais plus envie de faire de musique : mon père venait de mourir.“)

Deuxième temps. Non seulement Noreaga reconnaît ses torts, mais en plus il s’en excuse auprès de ses fans (pour info, la suite du couplet dit : “My fans stuck with me, my shit still went gold“, c’est-à-dire : “Mes fans ont continué à me soutenir, mon truc a quand même fait disque d’or“). Mais il y a dans sa façon de le dire quelque chose de presque bouleversant. Je pense qu’il s’agit de la répétition de “My pop’s just died“. Répétée et assénée comme une évidence, comme si Nore se trouvait face à un fan déçu lui demandant des comptes. Sans hausser la voix, presque sur le ton de la confidence. Pas besoin de crier pour toucher.

Il ne s’agit que de deux ou trois petites phrases perdues dans une carrière forte, à vue de nez, d’une grosse centaine de couplets. Mais elles méritent de résonner pour l’éternité dans la tête des auditeurs de rap, fans de Noreaga et de C-N-N ou non. Parce qu’une telle sincérité est rare. Même si elle n’empêcha pas que “The Reunion” soit aussi un “half-assed album“.



Les Quick Time Events
mars 16, 2008, 2:03
Classé dans : Billet


Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

J’ai découvert les Quick Time Events (QTE) il y a quelques années, en jouant à Shenmue, sur Dreamcast, la dernière console sortie des labos de Sega. Comme l’explique le lexique du site GameKult, “les QTE désignent une séquence cinématique interactive où le joueur doit presser une série de boutons dans le bon timing pour poursuivre l’action“.

En gros : vous jouez, puis soudain le symbôle d’une touche de la manette apparaît à l’écran. Puis une autre. Etc. Vous avez un temps limité pour appuyer sur chaque touche indiquée. Ce système met à l’épreuve la vivacité d’esprit du joueur, teste ses réflexes. Et ses nerfs. Car la moindre erreur, le moindre temps de réflexion trop long de quelques centièmes de seconde ne sont pas pardonnés. Et rater trois fois de suite ces séquences tape violemment sur le système. Des manettes ont déjà été fracassées contre des murs pour moins que ça.

Mais ce détail de gameplay était génial. Il permettait une nouvelle façon de jouer, sollicitant le joueur d’une toute nouvelle manière. Resident Evil 4 ou encore God Of War ont par la suite réutilisé ce système de jeu. J’ai par ailleurs appris récemment que les QTE n’ont en fait pas été inventés par Shenmue mais par les créateurs du jeu Dragon’s Lair, en 1983, et que les équipes responsables de Shenmue ont simplement popularisé et réactualisé un concept alors vieux de plus de quinze ans.



A l’époque, tout le monde voulait tuer le rock. Et maintenant ?
mars 15, 2008, 6:24
Classé dans : Billet


Billet publié sur le site Abcdrduson.com en mars 2008.

Je me trouve donc en ce moment-même au tribunal d’Aix-en-Provence pour l’affaire qui oppose le groupe Suprême NTM au temps qui passe. Les juges viennent à l’instant de rendre leur verdict.

Visages burinés et baggies jeans. Cris rauques et souffle court. Jeudi soir, Kool Shen et Joey Starr annonçaient officiellement sur Canal + la reformation du Suprême NTM. Dix ans après son dernier album solo, le groupe remontera sur scène à Bercy les 18, 19 et 20 septembre prochains. Le prix des places serait situé entre 45 et 99 euros. Sans commentaires.

Pour cette annonce, ils avaient choisi le plateau du Grand Journal, animé par Michel Denisot. Le même qui avait plus ou moins lancé leur “carrière télévisuelle” il y a une grosse quinzaine d’années. Omar & Fred, Ramzy, Julia Channel, Olivier Besancenot, Jérôme Le Banner, Clothilde Courau et Pascal Obispo en invités-amis (sic) : autant dire que ça sentait les paillettes, contexte oblige. Tout le monde était vachement ému ; nous aussi, forcément un peu quand même. Enfants du rap, quoi. C’était mignon tout plein. Et triste en même temps. Comme un goûter d’anniversaire où tout le monde ferait un peu semblant, qui rappelle surtout que les années tuent, que le plus beau est derrière et ne pourra pas être vécu à nouveau.

Alors pourquoi ce come-back ? Besoin d’argent ? Réelle envie de remonter sur scène ? Nostalgie ? Sans doute un mélange de tout cela. Toujours est-il que cette annonce, habilement transformée en événement musical de premier ordre, a éclipsé l’autre actualité rapologique surréaliste du moment : le concert égyptien d’IAM pour fêter les vingt ans du groupe, aux pieds des pyramides, qui avait lieu hier après-midi. Best ofs, compilations, concerts-anniversaires pharaoniques, reformation… C’est comme si les deux plus grands groupes de rap français étaient rattrapés par le temps et, pour NTM, par la necessité de faire savoir qu’on est encore là. Sans le dire, même si la phrase de Joey Starr sur la médiocrité scénique du rap français actuel et la nécessité pour les vieux tontons “de montrer ce que c’est de faire bouger” [citation de mémoire, donc faillible] le laissait penser. Sous les pavés, la plage. Sous les fanfaronnades, l’ego.

Au final, deux constats s’imposent. Déjà, au vu de leur prestation live, Kool Shen et Joey Starr ont intérêt à taffer d’ici septembre, parce que c’est pas gagné, notamment pour le “funky babtou”, en manque de souffle et presque largué sur ‘Seine Saint-Denis Style’. Ensuite, ce genre de reformation-événement rappelle méchamment les procédés des vieux groupes de rock & roll, les mêmes sur lesquels il était de bon ton de cracher des années plus tôt. Le retour au même schéma, malgré tout. Reste que les regards joyeux que Shen lançait à son acolyte pendant le live ne trompaient pas : il était réellement heureux d’être là.



L’âme de George Pelecanos
mars 14, 2008, 10:51
Classé dans : Billet


Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

George Pelecanos aime la musique noire américaine. Dans ses romans, elle occupe une place prépondérante. Il ne se contente pas de signaler que ses personnages écoutent la radio ou un disque, mais les fait discuter de musique, théoriser, acheter des albums, les classer par labels et années de sortie…

- C’est ce passage-là, dit Quinn en montrant du doigt le lecteur de cassettes de la Chevrolet de Strange.

- Il dit : “Hug her”.

Strange fredonna les paroles :
- “Makes you want to love her, you just got to hug her, yeah.”

- “You just got to fuck her.”, dit Quinn. C’est ce qu’il dit. Rembobine la chanson et écoute-la encore une fois.

(…)

- Ecoute, Terry, tu t’obsèdes sur des détails. Par une si belle journée, tu ferais mieux de te laisser porter par la chanson. C’est avec cet album que les Spinners ont débuté chez Atlantic. Certains disent que c’est le plus bel album de soul philadelphien qu’on ait jamais enregistré.”

- Oui, je sais, produit par Taco Bell.

- THOM Bell !

- Et ces deux mecs dont tu parles tout le temps, Procter et Gamble ?

- Gamble et Huff. N’empêche, cette musique, c’est le pied. Bon dieu, Terry, il aurait fallu que tu sois…

- … que je sois là, je sais.

- Exactement. Il suffit de rassembler tous les groupes qui jouaient surtout des chansons langoureuses en ce temps-là, les Chi-Lites, les Stylistics, Harold Melvin et Earth, Wind & Fire quand ils faisaient des morceaux lents, et on obtient la plus magnifique période de pop music de toute l’histoire. C’est comme si l’Amérique avait enfin créé… sa forme d’opéra à elle, tu vois.

(George Pelecanos, “Soul Circus”, 2003)

C’est un détail de son style d’écriture qui doit, à la longue, agacer plus d’un lecteur. Mais qui m’enchante. Mieux : Pelecanos écrit les livres que je rêve d’écrire. De la même manière que Tarantino réalise les films que je rêve de réaliser. Et il y a du Tarantino dans Pelecanos, et vice versa. Dans cette manie du détail, dans cette volonté de placer des références culturelles populaires. Les discussions entre Derek Strange et son ami Terry Quinn ne sont pas foncièrement différentes de celles entre les gangsters de “Reservoir Dogs” sur le sens caché d’un morceau de Madonna ou de Pam Grier et Robert Forster sur les Delfonics (“Jackie Brown”). Il s’agit toujours de digressions n’ayant rien à voir avec l’intrigue centrale, mais qui permettent de mieux cerner les personnages et leur “background”.

C’est ce détail qui fait toute la saveur des romans de Pelecanos, leur âme. Qui permet un prolongement du roman, si l’on est un peu curieux. Et nous devons être un certain nombre dans ce cas-là, puisque les traducteurs de “Soul Circus” avaient pris la peine de lister, à la fin de l’ouvrage, tous les titres de chansons cités.



Les Portes de Racoon City
mars 7, 2008, 5:37
Classé dans : Billet

Billet publié sur le blog Details Matter en mars 2008.

J’ai toujours détesté me lever tôt. Pourtant, plus jeune, il est arrivé que je programme mon réveil une heure avant l’horaire habituel. C’était en 1998, j’étais collégien, et le jeu vidéo “Resident Evil 2″ venait de sortir. C’est dire s’il était passionnant.

Pour ceux qui ne le savent pas, la saga “Resident Evil” a traumatisé une génération de joueurs de PlayStation. Il reste aujourd’hui encore l’exemple parfait du survival horror, ce genre vidéoludique dans lequel l’objectif est simple : sauver sa peau dans un environnement hostile.

Dans “RE 2″, l’environnement hostile consiste en une armée de zombies et d’autres bestioles mutantes infectées par un virus. Je vous passe les détails du scénario. Rappelons seulement l’un des grands principes de ce survival horror : tuer zombies >> ouvrir porte >> si porte fermée, résoudre énigme et trouver clé pour ouvrir porte et pouvoir tuer nouveaux zombies.

Comme dans tout jeu video, il faut subir, entre chaque séquence de jeu, des temps de “loading”, pendant lesquels les décors et autres éléments du jeu se chargent. Dans “RE 2″, ces temps de latence interviennent entre chaque changement de pièce. Les programmateurs du jeu ont eu la bonne idée d’illustrer ces temps par un plan de la porte que l’on vient d’ouvrir : on entend les pas du personnage, puis la porte s’ouvre, sur un fond noir. Et l’on revient alors au jeu.

Ce détail m’a beaucoup marqué parce que pendant ce plan, il arrivait que des éléments sonores se mêlent à l’image. Le son du vent et des couinements si la porte donnait sur l’extérieur d’un bâtiment. Une musique d’accompagnement parfois : selon la tonalité de cette musique, on pouvait deviner si l’on arrivait dans un endroit hospitalier ou qui nécessiterait quelques coups de fusil à pompe en guise de crémaillère. Il me semble même – mais il y a bien longtemps que je n’ai pas rejoué à la saga “Resident Evil” – que l’on entendait parfois le bruissement fourbe de zombies rampants ou la course de dobermans décidés à vous bouffer. Mais je n’en suis même plus certain ; il se peut que j’aie été trop pris par le jeu et que mon cerveau malade ait inventé cela.

Il fallait donc rester constamment sur ses gardes, même pendant les temps de chargement. L’immersion totale. Et des souvenirs inoubliables pour tout “gamer”. Aujourd’hui encore il m’arrive de repenser à tout cela au moment d’ouvrir une porte. A part ça, je vais bien.



Burn it down !
mars 4, 2008, 11:06
Classé dans : Billet

J’ai vraiment découvert Looptroop il y a deux ans, quand un ami – qui est aujourd’hui trop occupé pour donner de ses nouvelles – m’a fait écouter “The Struggle Continues”, le deuxième album de ce groupe de rap suédois. Un très beau disque, basé sur les sentiments des trois MC’s alors que le précédent (“Modern Day City Symphony”) était plus spontané et axé sur le hip-hop et que le troisième (“Fort Europa”) était mené par un discours politique.

Aujourd’hui, le quatuor est devenu trio. Et il s’apprête à sortir son quatrième album studio, “Good Things”, le 23 avril prochain. Sa promotion, pour la France, s’est organisée autour de deux axes. Le premier ne concerne pas seulement notre pays mais le monde entier : il s’agit de la diffusion du clip du premier single de l’album, ‘The Building’. Le second est moins direct mais sert quand même la promo de Looptroop : Promoe, Supreme et Embee ont pris part à un festival réunissant une quinzaine d’artistes et groupes suédois et qui est passé par l’Elysée Montmartre le jeudi 28 février.

Ce festival, The Scandinavian Hip-Hop Invasion, s’est avéré être ce qu’on appelle dans le jargon une grosse carotte. Déjà, des pigeons (hum) ont payé leurs places quinze euros alors qu’une grande partie du public avait été, semble-t-il, invitée. Le DJ qui meublait l’heure et demi de retard avec laquelle a démarré le show a d’ailleurs présenté la soirée comme étant gratuite. Sourcils qui se froncent. Poings qui se crispent. Ambiance. Wouhou.

Au même instant au Glaz’Art, à quelques stations de métro de là, débutait le concert des Cunninlynguists et de Tonedeff. Qui a été mortel, si j’en crois les différents échos parvenus à mes oreilles dépitées. “On a vite fait les mauvais choix“, dixit Sako.

Inutile donc de s’attarder pendant des paragraphes sur ce concert. La plupart des artistes étaient médiocres. Une chanteuse de r’n'b dont on retient plus les formes que la voix (qui a dit “normal” ?). Un MC crécelle. Un rappeur backé par un aryen bodybuildé avec des refrains calamiteux. Quelques bons points malgré tout : Chords et Timbuktu entre rap et reggae ont mis le feu ; Lazee aime beaucoup Jay-Z et Young Jeezy mais a de bonnes prods ; Junior Natural, 13 ans, est un sing-jay qui a du potentiel.

Quand les Looptroop Rockers débarquent finalement à 23h passées, les plus optimistes s’enflamment : “Tu vas voir, ils vont jouer au moins une heure. C’est quand même eux les têtes d’affiche !“. Têtes d’affiche ou pas, en quatre titres leur “performance” sera pliée. Et sans faire d’étincelles. Le beat de ‘Long Arm of the law’ est massacré et faire lever le majeur en criant “nique les flics” fait définitivement pitié. Alors oui, ils avaient de l’énergie. Mais soit les prestations précédentes et une faim grandissante m’avaient coupé les pattes, soit ils n’avaient vraiment pas l’air d’être dedans, malgré leur dynamisme. Tout semblait trop calé. Trop froid et mécanique, en fait.

Tout le contraire de leur single ‘The Building’. Comme le laissaient supposer les évolutions respectives de Promoe et d’Embee, il est assez éloigné de ce que l’on entend généralement en rap. Pour être franc, on est pas très loin d’un tube de pop festif. Ce qui n’est pas un mal, en soi. Mais ce morceau, tant dans sa prod que dans les lyrics, mi-chantés, mi-rappés, respire la spontanéité. La joie, même, voire le bonheur de vivre et les matins ensoleillés, mais je m’emballe.

Sur un beat saccadé et rapide agrémenté de ce qui ressemble à un sample de cornemuse et de quelques notes de guitare, Promoe et Supreme racontent l’ignorance dans laquelle nous nous trouvons les uns vis-à-vis des autres. Pour cela, ils réduisent le monde à un immeuble, dans lequel les gens se croisent et se jugent, sans pour autant se connaître. Un immeuble qu’il faut incendier. Le concept est périlleux, mais finalement bien mené et porté par une production impressionnante. Résultat : ce single est redoutable et a tendance a squatter les baladeurs une fois qu’on l’a écouté.

Malgré ce concert foireux, ‘The Building’ entretient donc la flamme : “Good Things” devrait être un bon disque. Plus inspiré que le décevant “Fort Europa”, en tout cas. On croise les doigts.